11 avril 2006

Lettre de Sari Gazi

           Bout de bois noircis lors d'un lointain incendie - plantés à l'envers, percés de clous tordus, dans une herbe rase maladive saupoudrée de poussière grise, où poussent les plastiques: sachets rampant en surface, bouteilles vides salies de l'intérıeur par un fond d'eau croupie séchée évaporée, boites décolorées qui dérivent maintenant avant de se faire happer par le sol, briques cassées et pierres jetées en vrac, éclats de ciment, féraille, pièces métalliques qui fondent en sable dur et laissent une ombre pourpre dans leurs écrins de terre.

Un mouton sale, filandreux, tête noire et regard stupide, promène ses lèvres nerveuses, que poussent quatre pattes grêles. Miracle de la nature: il mange et ne se rend compte de rien.

 

Autour du terrain, une route crevée de nid-de-poules fait sonner violemment les remorques mal boulonnées des vieux camions rouges, parfois chargés jusqu'au triple de leur hauteur, qui soufflent furieusement de lourdes bordées de fumées noires vers les mollets des piétons.

Piétons: le matin beaucoup d'élèves impeccablement propres dans leurs uniformes vieillots tout en plis soigneux et cravates; des adolescentes plantées sagement dans des jupes rigides à carreaux écossais comme des fleurs dans des pots; des femmes à voilages variés, de la pyramide mouvante noire à la mode iranienne au foulard ménager; des hommes - pointillés de barbes de trois jours au menton, fusains de moustaches sous le nez - vêtements un peu tristes du travailleur turc - .

 

Au bout de la route, un bâtiment neuf où l'on couperait presque le gazon aux ciseaux et à la loupe: l'enfance dorée d'Istanbul va à l'école privée, derrière murs et grillages et agents de sécurité et talkie-walkies - école cernée cinq fois par jour par les chants des mosquées, nombreuses, de cette banlieue asiatique.

Commentaires

Ah tiens ce n'est pas non plus Saint Joseph...
Et si ça peut te consoler dans ma "banlieue" parisienne à moi, il n'y a même pas de moutons. Seulement des cadres cravattés et pressés et quelques policiers municipaux blasés.
C'est rigolo un mouton qui broute, même pas dérangé par les voutures qui passent à toute allure, ou les embouteillages de l'E5.

Ecrit par : shah- en vacances !! Youpii | 13 avril 2006

...bien vu Shah, c'est bien Saint-Joseph, mais l'école primaire, qui a déménagé de Kadıköy à Samandıra...

Ecrit par : Le Poisson-Scorpion | 13 avril 2006

Et pourquoi ont-ils creusé des meurtrières en guise de fenêtres. C'est la guerre ?

Dis donc Poisson-Scorpion, Saint-Joseph propose un poste de prof de français FLE... je me demande si je ne vais pas postuler..

Ecrit par : shah- | 13 avril 2006

Ca y est j'ai déjà réfléchi (une demi-journée et une rencontre fort à propos plus tard..) ... et je crois que pour le moment je préfère mes ados coincés dans l'ascenceur social (tu sais celui qui est en panne en France.. ) à la jeunesse dorée (et méprisante, pour celle que je connais en tous cas, celle qui parle turc avec un accent américain à couper au couteau) à la turque. Enfin... sauf si tu écris des billets émouvants sur tes élèves.. ou que tu parviens à fixer le portrait de ce mouton.

Ecrit par : shah- | 13 avril 2006

L'ascenseur social? C'est vrai qu'ici, en fait d'ascenseur social, il n'y en a qu'un où ne peuvent entrer que ceux qui ont un pass biométrique héréditaire, pour les autres c'est l'escalier social, avec un piège, car l'un de ces escaliers descend à la cave. Et avoir de bonnes jambes, ça fatigue.

Saint-Joseph est un chouette lycée, j'y suis souvent car j'habite juste en face, mes fenêtres donnant sur le superbe jardin du lycée. Moi je te conseillerai d'en profiter, car en ce moment le proviseur est un jeune type vraiment très sympa, et il y a un groupe de profs français rigolos. C'est aussi une chance d'habiter à Moda ou à Kadıköy, que je trouve bien plus agréable que Beyoğlu ou Bebek où il y a trop de monde, trop d'européen dans l'air.

Les élèves du lycée, j'en connais quelques uns aussi. Le matin, je vais ouvrir une épicerie (bakkal) qui se trouve en face du lycée (l'épicier, un vieux bonhomme d'un mètre cinquante maxi avec de grosses lunettes, est un bon ami, et le matin il a du mal à se lever, surtout lorsqu'il a siroté de la vodka la moitié de la nuit). Le matin arrivent donc toujours les mêmes élèves, qui viennent prendre un café et fumer une paire de clopes en relisant leurs cours. On discute en français, ils parlent assez bien, et sont intéressants en général.

OK, je vais mettre en ligne une autre photo de mes petits, qui eux sont tous très gentils, même s'ils sont agités en classe (j'ai les 3 et 4 eme classe, les CE2 et CM1 quoi)

Refléchis bien! :)
K.

Ecrit par : Le Poisson-Scorpion | 14 avril 2006

Merci pour ta réponse nuancée. Je vais réfléchir...
C'est rigolo ton histoire de bakkal à ouvrir le matin !

Ecrit par : shah- | 14 avril 2006

:) Ouais j'aime bien aussi commencer la journée comme ça.
Je sors dans la rue, je vais passer ma main entre les barreaux devant la fenêtre de l'épicier qui habite dans mon bâtiment, au rez-de-chaussée, il ouvre tout cramoisi et me passe un gros trousseau de clefs, pour les 4 cadenas et la porte de l'épicerie. J'ouvre tout, je remonte le rideau de fer, allume les lumières, aère le magazin qui pue comme un vieux cendrier, met en route la télé sur une chaine de musique (Kraal, TurcÇ), et je vais m'assoir derrière la caisse. Les premiers étudiants du lycée arrivent, chacun avec son petit rituel, tournant auour de cafés au lait, de cigarettes et de trucs à grignoter. Le type du magazin voisin, qui fait des photocopies poıur le lycée, passe sa tête et me dit un truc que je comprends une fois sur deux, mais auquel je réponds toujours "oui,oui, haha")C'est en général quand les choses en sont là que Ahmet, l'épicier que j'appelle Abey (grand frère), arrivent laborieusement, trop petit, trop gros, mal réveillé.

Commencer la journée comme ça est agréable: je fais quelque chose de très éloigné de mon travail avec les enfants, ça remet les choses en place. J'aime mieux ça que le métro en tous cas, il y a un contact humain autre qu'un empilement d'individus dans un moyen de transport souterrain.

:)
K.

Ecrit par : Le Poisson-Scorpion | 14 avril 2006

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