19 avril 2006
Haliç - La fin de la route
Au bout de la Corne d'or, face à Eyüb et sa colline de tombeaux de marbre blanc, la mer se transforme en terre, lui cède la place, comme à regret et à bout de souffle, sans fond, sans courant, sans fraîcheur, sans envie, comme un renoncement. En surface, deux îlots plats et inutiles émergent à la manière de nénuphars, arrondis et comme flottants.
La ville tout autour étrangle ce dernier flot épuisé d'une poigne de toits et de minarets, souffle le boucan de ses routes, et n'offre une vue verte et silencieuse de ce dernier méandre de Marmara planté dans le ventre d'Istanbul qu'à ses morts éparpillés en terrasses - tombes aveuglantes en plein soleil, ou mélancoliques comme un chat qui dort sous les ombres fixes des cyprès, ou sauvages et étrangement de retour à la vie lorsque la pierre s'use, s'efface et se cache dans les herbes folles.
Le cimetière s'enveloppe d'un linceul de calme, d'une sérénité qui ne serait point si lourde si toutes ces dates, écrites en chiffres arabes sur les pierres modernes, ne se mélangeaient et ne criaient finalement comme des voix. Les fleurs rouges peintes au-dessus de noms de femmes se reflètent dans les bacs de gazon sur les pétales éphémères de leurs soeurs éloignées. En hiver, sous la neige, ces pointillés rouges doivent faire l'effet, inquiétant et rassurant à la fois, d'éclaboussures de sang.
Les allers et retours de la vie à la mort donnent le tournis.
Les cyprès se dressent comme des pierres tombales, pointes de flammes du vert le plus sombre qui soit; la chute invisible de leurs aiguilles compte le goutte-à-goutte des secondes.
Le sentier principal qui descend à flanc de colline s'appuie sur un autre effondrement de stèles blanches . Sur l'une d'elle, un oisillon picore en jetant au-dessus de ses ailes un bourgeon entrouvert comme un battement de paupière.
08:30 Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note



Commentaires
j'adore ton blog mais pas trop le temps de venir en ce moment.
je reviendrai lire tout ça. amicalement.
Ecrit par : if6 | 19 avril 2006
bienvenue dans la communauté "poésie tout simplement"
Ecrit par : laura vanel- coyttel | 19 avril 2006
Merci à vous et à bientôt sur ces rives
... tout simplement...
K.
Ecrit par : Le Poisson-Scorpion | 19 avril 2006
Je découvre ce mangifique blog et replonge dans la nostalgie d'Istanbul, ville entrevue quelques jours seulement, rêvée avant, pendant et après...
Je reviendrai lire les notes plus anciennes. La discrétion de l'auteur m'impressionne : pas de nom, aucune indice.
Ecrit par : Fuligineuse | 20 avril 2006
Pardon pour les fautes de frappe, l'enthousiasme portant à une rapidité excessive. Lire bien sûr "magnifique" et "aucun"...
Ecrit par : Fuligineuse | 20 avril 2006
Des nénuphars façon polder
Aux tombes du cimetière en créneaux
La même herbe le même terreau
Font la pierre un peu moins pierre
La pierre un peu plus peau
Ecrit par : Marguelin Lutron | 20 avril 2006
Marguelin merci pour ses quelques vers.
Négation de la pierre et de l'eau, allers et retours du regard partagé entre le cimetière et la mer, la fin de quelque chose partout - vie et mort en arrière-plan - sourire figé - poésie du moment. Le voyage glisse entre les mains ouvertes.
Fuligineuse merci à toi aussi; c'est plus que vrai que dire "je" coûte et arrache quelque chose au monde, ce qui ne semble pas mérité; s'effacer enrichit, car c'est accorder plus de place au reste, à ce qui compte, sans oublier ceux qui lisent.
Istanbul est un vaste bazar d'époques, de sentiments, de malheurs et de grandeurs humaines - de beauté. Les attaques de la vie moderne en font un tableau unique.
Sur les rêves: les plus beaux doivent être, semble-t-il, ceux de l'après. La mémoire a tamisé le tout pour n'en garder que l'or.
A bientôt sur ces pages,
k.
Ecrit par : Le Poisson-Scorpion | 21 avril 2006
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