26 avril 2006

Bystanbople

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Le Pont n'est plus si droit, mais se tord en virgules musicales au-dessus de la mer. Les cables qui le retiennent lancent en arrière de longs bras de souffrance contenue. Le corps du pont fait de voitures et de triangles jaunes flottants clignotants vibre; la plainte est celle d'un insecte perdu.

 

La colline asiatique s'arrondit en épaule - et dans le secret de ses fontaines aux margelles creusées par les innombrables paumes des siècles se reflètent sans s'y voir les couleurs d'un bosquet aux feuillages mêlés.

 

Côté Europe, pousse la ville symétrique au jour, au jour le jour, ivre de géométrie, de façades, de fenêtres sans volets, de bureaux moquettés où l'on s'allonge joue au sol, pour y prendre le frais et nier ses beaux costumes taillés. Au restaurant d'entreprise, on mange du plastique dans des pochettes d'argent.

 

A flanc de colline les routes montantes en fines branches croisent des points qui se suivent scrupuleusement, soufflant un air chaud sur les chansons soudaines que l'humaine rêverie égare dans sa course. Entre les hauts immeubles les rues paraissent plus plates, plus tapies dans les recoins et aigües dans les angles. En bas, sur le rivage, on voudrait les incliner d'un doigt de géant vers les flots et les gouffres du Bosphore, juste pour le plaisir de les voir tomber.

 

Dernier vertige quand on se dit que là, dans les interstices de la ville, vivent autant de chats de gouttière que d'hommes, et vingt fois plus de moustiques en été. 

Commentaires

J'aime beaucoup cette photo. Elle reflète bien l'impression de provisoire qui règne à Istanbul. Même les contours de la mer changent du jour au lendemain.

J'adorais dévaler en courant ces rues qui se déversent dans le Bosphore.

Ecrit par : shah | 30 avril 2006

Pays trop jeune, qui pousse trop vite dans ses rues comme un adolescent dans un pantalon trop court.

Capitalisme acharné aussi, qui n'arrange rien, qui dévore au contraire les banlieues asiatiques d'Istanbul pour les faire crever de hangars et de moteurs grincheux.

Du provisoire enfin, une ville trop énorme assise sur un château de cartes sismique, qui s'effondrera un jour ou l'autre. Et alors toute la ville dévalera ses rues pour se jeter dans le Bosphore.

K.

Ecrit par : Le Poisson-Scorpion | 02 mai 2006

Cette catastraophe attendue est l'une des raisons que j'invoque pour différer mon envie de (re)vivre à Istanbul. T'arrive-t-il d'y penser ? D'avoir peur ?

Ecrit par : shah | 02 mai 2006

Shah, bien sûr que cette idée m'est passée plus d'une fois par la tête, d'autant que les propos la concernant sont plus qu'alarmistes, avec des prévisions à une année près (2008 maximum, comment font-ils, à l'échelle de la terre?). Ceci dit, j'ai l'habitude - peut-être idiote - de ne pas me faire de soucis par rapport à des évènements que je ne contrôle pas; à partir de là, cette catastrophe ne me concerne presque plus. La faille se trouve à 15 kilomètres de chez moi, sur les îles - je la regarde souvent - et elle me regarde souvent - c'est tout. Les jours de grande bêtise, je me dis même que cela donne plus de perspective à la vie ici - on se sent mieux vivre dans l'insécurité, comme en voyage. Les autres jours, je pense que la catastrophe touchera comme toujours les habitations boiteuses des gecekondu - construits en une nuit- et toujours les mêmes malchanceux, comme à Izmit en 1999, et pas les bâtiments en dur de Kadıköy ou Moda. On verra.

K.

Ecrit par : Le Poisson-Scorpion | 02 mai 2006

A Tokyo, chaque annee s'ouvre sur l'evocation du grand retournement, tellement prevu qu'on est presque decu qu'il ne soit pas venu, une fois l'annee enterree. Decu de devoir passer un an de plus au bord du gouffre; ce serait finalement plus confortable de deblayer les decombres en se disant qu'on est desormais tranquille pour les 70 prochaines annees.

Est-ce que la menace donne plus de densite a la vie? En tout cas, ici, c'est comme si elle imprimait a l'orientation des comportements une courbure nettement immediate, comme si tout dependait de maintenant, plus exactement de la fuite de maintenant: consommer a s'en ruiner, travailler a s'en saouler, se saouler a en vomir, vomir a en jouir, et recommener.
Pas sur que le lien soit reel; pas sur du contraire non plus.
Et je me surprends a scruter les immeubles de la ville en me demandant ce que ca ferait de les voir s'effriter sous la secousse, tomber par pans, de ces plaques de prefabrique qu'on croirait concues precisement pour se casser la gueule plus facilement, comme des legos sous le coup de pied d'un enfant geant.
Oui, voir ca. Comme tu le dis, K., on verra.
En attendant, mes murs tanguent une fois par jour depuis deux semaines.

Ecrit par : Sylvain | 02 mai 2006

Merci de ta correspondance Sylvain. Marrant, de notre côté de plaque on aurait plutôt tendance à ne rien attendre, faire abstraction et continuer à monter ce château de cartes de plus en plus haut au bord du gouffre, vite vite vite, même en sachant que la chute n'en pourrait être que plus douloureuse. De toutes façons, chute il y aura un jour ou l'autre; l'intensité de la douleur, après, n'est que broutille; et pour le reste, le bureau des réclamations est chez un certain M. Allah.

K.

Ecrit par : Le Poisson-Scorpion | 05 mai 2006

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