26 avril 2006

Bystanbople

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Le Pont n'est plus si droit, mais se tord en virgules musicales au-dessus de la mer. Les cables qui le retiennent lancent en arrière de longs bras de souffrance contenue. Le corps du pont fait de voitures et de triangles jaunes flottants clignotants vibre; la plainte est celle d'un insecte perdu.

 

La colline asiatique s'arrondit en épaule - et dans le secret de ses fontaines aux margelles creusées par les innombrables paumes des siècles se reflètent sans s'y voir les couleurs d'un bosquet aux feuillages mêlés.

 

Côté Europe, pousse la ville symétrique au jour, au jour le jour, ivre de géométrie, de façades, de fenêtres sans volets, de bureaux moquettés où l'on s'allonge joue au sol, pour y prendre le frais et nier ses beaux costumes taillés. Au restaurant d'entreprise, on mange du plastique dans des pochettes d'argent.

 

A flanc de colline les routes montantes en fines branches croisent des points qui se suivent scrupuleusement, soufflant un air chaud sur les chansons soudaines que l'humaine rêverie égare dans sa course. Entre les hauts immeubles les rues paraissent plus plates, plus tapies dans les recoins et aigües dans les angles. En bas, sur le rivage, on voudrait les incliner d'un doigt de géant vers les flots et les gouffres du Bosphore, juste pour le plaisir de les voir tomber.

 

Dernier vertige quand on se dit que là, dans les interstices de la ville, vivent autant de chats de gouttière que d'hommes, et vingt fois plus de moustiques en été. 

19 avril 2006

Haliç - La fin de la route

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Au bout de la Corne d'or, face à Eyüb et sa colline de tombeaux de marbre blanc, la mer se transforme en terre, lui cède la place, comme à regret et à bout de souffle, sans fond, sans courant, sans fraîcheur, sans envie, comme un renoncement. En surface, deux îlots plats et inutiles émergent à la manière de nénuphars, arrondis et comme flottants.  

La ville tout autour étrangle ce dernier flot épuisé d'une poigne de toits et de minarets, souffle le boucan de ses routes, et n'offre une vue verte et silencieuse de ce dernier méandre de Marmara planté dans le ventre d'Istanbul qu'à ses morts éparpillés en terrasses - tombes aveuglantes en plein soleil, ou mélancoliques comme un chat qui dort sous les ombres fixes des cyprès, ou sauvages et étrangement de retour à la vie lorsque la pierre s'use, s'efface et se cache dans les herbes folles.

 

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Le cimetière s'enveloppe d'un linceul de calme, d'une sérénité qui ne serait point si lourde si toutes ces dates, écrites en chiffres arabes sur les pierres modernes, ne se mélangeaient et ne criaient finalement comme des voix. Les fleurs rouges peintes au-dessus de noms de femmes se reflètent dans les bacs de gazon sur les pétales éphémères de leurs soeurs éloignées. En hiver, sous la neige, ces pointillés rouges doivent faire l'effet, inquiétant et rassurant à la fois, d'éclaboussures de sang.

Les allers et retours de la vie à la mort donnent le tournis.

Les cyprès se dressent comme des pierres tombales, pointes de flammes du vert le plus sombre qui soit; la chute invisible de leurs aiguilles compte le goutte-à-goutte des secondes.

Le sentier principal qui descend à flanc de colline s'appuie sur un autre effondrement de stèles blanches . Sur l'une d'elle, un oisillon picore en jetant au-dessus de ses ailes un bourgeon entrouvert comme un battement de paupière.

 

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Taxi-barque

 

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Les cris piteux des goélands

S'insurgent entre eux et entre-temps

Je me mens et m'endors

Car le silence mord, et durement

18 avril 2006

Tombe

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Une tombe d'écritures emmêlées
De virgules qui se prolongent en alphabet
à coups de sabres vengeurs 
ou de délicates balançoires;
Du dessous pousse l'herbe
Jusqu'à ombrager la pierre,
Penchée comme une idôle
Au pied d'une fleur comme au pied d'un arbre;
Figure d'oiseau qui surgit 
qui du sol prend son vol
Et arrache à la mort 
dans un éclat de plumes froides une page de poésie

Βόσπορος

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Une mer pareille se nourrit d’oiseaux foudroyés


  

Colère du Bosphore bouillonant au pied de la vieille ville d’Eminönü des sultans à turbans, harems, esclaves bagués, miniatures enluminés, dagues incrustées d’or et de crimes, sur fond d’Islam conquérant puis défait


Les bateaux y croisent

     des esquifs de pêcheurs ballotés dans les remous

     assourdis à coups de trompes sous leurs casquettes

Des dauphins dans les creux sous les vagues

    font la course avec les quilles et les coques

    pris de la même folie de vitesse que les choses

Un énorme remorqueur

Tête haute toute en force et en brutalité

Coupe les vagues

Enthousiasme explosif du

   être là maintenant

11 avril 2006

Lettre de Sari Gazi

           Bout de bois noircis lors d'un lointain incendie - plantés à l'envers, percés de clous tordus, dans une herbe rase maladive saupoudrée de poussière grise, où poussent les plastiques: sachets rampant en surface, bouteilles vides salies de l'intérıeur par un fond d'eau croupie séchée évaporée, boites décolorées qui dérivent maintenant avant de se faire happer par le sol, briques cassées et pierres jetées en vrac, éclats de ciment, féraille, pièces métalliques qui fondent en sable dur et laissent une ombre pourpre dans leurs écrins de terre.

Un mouton sale, filandreux, tête noire et regard stupide, promène ses lèvres nerveuses, que poussent quatre pattes grêles. Miracle de la nature: il mange et ne se rend compte de rien.

 

Autour du terrain, une route crevée de nid-de-poules fait sonner violemment les remorques mal boulonnées des vieux camions rouges, parfois chargés jusqu'au triple de leur hauteur, qui soufflent furieusement de lourdes bordées de fumées noires vers les mollets des piétons.

Piétons: le matin beaucoup d'élèves impeccablement propres dans leurs uniformes vieillots tout en plis soigneux et cravates; des adolescentes plantées sagement dans des jupes rigides à carreaux écossais comme des fleurs dans des pots; des femmes à voilages variés, de la pyramide mouvante noire à la mode iranienne au foulard ménager; des hommes - pointillés de barbes de trois jours au menton, fusains de moustaches sous le nez - vêtements un peu tristes du travailleur turc - .

 

Au bout de la route, un bâtiment neuf où l'on couperait presque le gazon aux ciseaux et à la loupe: l'enfance dorée d'Istanbul va à l'école privée, derrière murs et grillages et agents de sécurité et talkie-walkies - école cernée cinq fois par jour par les chants des mosquées, nombreuses, de cette banlieue asiatique.

07 avril 2006

Chiffons

A trop manipuler certains mots

A trop les fixer avec des yeux de poisson cru

A trop les mâcher comme des vieillards leurs dents
Ils se déchaussent
Ils perdent leur sens, leur forme, leur tenue
    deviennent des loques de mots
  
    des chiffons

    pas même des torchons car ils n’épongent plus rien

 Il semble en être de même avec certains objets comme ceux-ci
 
 
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05 avril 2006

Avril

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Mer et ciel sans distance

En esprit tranquille

Pas une peinture chinoise parce

      que rien n'est vide

La brume née d'avril

Chaleur timide

Tuent l'hiver à coups

       de lames de velours

Içmek

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En turc, boire et fumer est un seul et même verbe
- poésie innée de la langue
Boire les paroles de quelqu'un se fait bien en deux temps
inspirer - expirer
L'homme boit la lumière avec l'atmosphère ajoute Charles:
Fascination du feu que l'on fait rouler à l'intérieur de soi

04 avril 2006

Lettre de Büyük Ada (été)

Encore une lettre non-envoyée, encore de Büyük Ada, mais celle-ci date de l'été dernier.

Cette route de Büyük Ada sentait bon la pomme de pin, loin au-dessus de l'agitation du débarcadère de l'île, et plus loin encore du tumulte d'Istanbul qui dévore les collines de l'horizon. Presque personne ne parvenait jusque là. A peine croisait-on de temps à autre une calèche; le cheval descendait au trot vers la ville, et le cocher, taciturne, jetait un regard de biais vaguement intéressé qu'on voyait rouler une fraction de seconde sous sa casquette; puis les claquements secs des sabots sur le macadam s'éloignaient, et le calme insulaire, apaisant comme une respiration de dormeur, reprenait possession des lieux. Après le bosquet de pins, la route surélevée longeait le bord de la mer, où rochers et falsaises plongeaient à pic dans une eau scintillante, constellée d'éclats de miroirs tombés du soleil.

On voyait dans ce fourmillement de lumière deux îlots flotter à l'abandon entre les vagues; le dos vert-jaune du premier, inhabité, ressemblait à cette distance à de la peau de pèche, délicate et soyeuse; on aurait voulu tendre la main pour l'atteindre.

Le deuxième, silhouette bleue, est la prison du Kurde Ocalan, surveillée de la mer et du ciel, dans la plus ancienne tradition de l'exil.

 

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